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Marcel PROUST, un mystique sans dieu

 

Première partie : L’HOMME

 

En 1922, dans son éloge nécrologique de Marcel PROUST, François MAURIAC écrit :

“ Dieu est terriblement absent de l’oeuvre de Marcel Proust.
Du point de vue littéraire, c’est sa faiblesse et sa limite (...) le défaut de préoccupation morale appauvrit l’humanité créée par Proust, rétrécit son univers ...”.

Le dieu de François Mauriac (celui des Chrétiens) est en effet bien absent de La Recherche. Mais affirmer que « le défaut de préoccupation morale » de l’œuvre ne serait que la conséquence logique de cette absence ce n’est qu’émettre, sans réel argument, une intime conviction qui ne prouve rien.


En 1929, sept ans seulement après la mort de l’écrivain, dans une analyse que publieront en 1930 les éditions Firmin-Didot et Cie sous le titre « Marcel PROUST, sa révélation psychologique », Arnaud Dandieu (1897 – 1933) écrit :

« … L’intensité affective des évocations décrites par Proust les assimile donc à de véritables extases mystiques ».

Et plus loin, au sujet d’un passage essentiel du Temps retrouvé :

« Cette contemplation, cette communication avec le réel a bien, en effet, le caractère d’une participation, mais cette participation s’accompagne d’un état affectif spécial qui n’est autre que celui du « revival » des mystiques ».

Quand on sait ce que furent vraiment les extases mystiques pour Louise Lateau, Catherine Emmerich, Thérèse Neumann, Marthe Robin, Domenica Lazzari, pour ne citer que des « modernes » ou, pour citer aussi un « ancien », le « Moine Volant » Giuseppe Desa, les comparaisons d’Arnaud Dandieu sont pour le moins très exagérées malgré la remarquable pertinence de certains aspects de son analyse.

Enfin, en 1987, dans la préface qu’il rédigea  pour l’édition de La Recherche chez Garnier-Flammarion, Jean MILLY écrit :

«  … Proust installe massivement, pour le première fois, le roman français dans des domaines qui étaient jusque-là ceux de la poésie et de la religion : la recherche d’une vérité essentielle sur le monde, le passage par une initiation ».

L’opinion communément admise veut que Marcel PROUST ait été agnostique c'est-à-dire, pour reprendre la définition exacte de ce terme, qu'il ait tenu l'absolu comme inaccessible à l'esprit humain.

Mais il a cependant souhaité que l'abbé Mugnier (leur admiration était réciproque) vienne dire sur sa dépouille les prières des trépassés, ce qui ne put se faire car, le 18 novembre 1922 et les jours suivants, l'abbé était alité avec une forte grippe.

Il a aussi demandé qu'après sa mort soit placé entre ses mains jointes le chapelet que Lucie Félix-Faure-Goyau (une amie d'enfance, fille du Président Félix Faure) lui avait rapporté de Jérusalem.

Mais l’agnostique n’est pas un athée et ces dernières volontés de l’écrivain sont d’autant moins étonnantes qu’elles s’inscrivent dans une vie non dénuée d’une certaine originalité mais dont trois épisodes au moins rappellent qu’elle ne fut pas étrangère au conformisme social ambiant, donc entre autres religieux, qui contraste avec elle et sur lequel nous reviendrons dans une prochaine étude : début 1905, tentative d’adhérer à un cercle mondain, le Cercle de la Rue Royale, ce qui ne put se faire ; en 1918 ou 19, adhésion (enfin !) à un cercle mondain ... la "Société du Polo", société équestre dont peu de ses adhérents pratiquent l'équitation (nest-ce pas Marcel ?), fondée le 15 décembre 1892 par le vicomte Charles de la Rochefoucauld ; en mai 1920, tentative d’obtenir l’appui de Barrès, mais sans succès, pour entrer à l’Académie Française ; en septembre 1920, acceptation de la Légion d’honneur qui lui fut remise par son frère, à domicile.

Ses deux dernières volontés « religieuses », fort banales, ne le démarquent donc pas de ses contemporains sur le comportement général desquels il continue de s’aligner, ses derniers instants venus.

On ne peut cependant le soupçonner d’avoir pris là, comme tant d’autres le font, dans l’urgence et saisi d’un doute, d’ultimes précautions censées lui garantir un agréable séjour dans l’au-delà car ces dernières volontés, si elles s’inscrivent dans le conformisme ambiant que nous venons d’évoquer, ne sont pourtant pas de pure forme.

Si Marcel Proust n’a jamais, autant que l’on sache, fréquenté les lieux de culte comme croyant (mais qui peut en avoir la certitude ?) il les a, en revanche, beaucoup visités en tant qu’artiste, en tant que penseur et historien de l’art religieux, fonction dans laquelle il aurait sans doute excellé s’il n’était devenu l’illustre écrivain que nous connaissons.

 Et cette passion des édifices religieux chrétiens ne saurait être totalement imputée à sa période « ruskinienne » (1899-1906) même si elle lui doit probablement beaucoup. En 1904, dans une France déjà troublée par les prémices de la séparation de l’Eglise et de l’Etat (loi de décembre 1905), il rédige un article de circonstance que le Figaro publie le 16 août sous le titre « La mort des cathédrales » et dans lequel s’exprime nettement, intimement mêlée à des considérations d’ordre artistiques, son opposition à la désaffectation des édifices religieux :

« On peut dire que grâce à la persistance dans l’Eglise catholique des mêmes rites et, d’autre part, de la croyance catholique dans le  cœur des Français, les cathédrales ne sont pas seulement les plus beaux monuments de notre art, mais les seuls qui vivent encore leur vie intégrale, qui soient restés en rapport avec le but pour lequel ils furent construits » et encore « Quand le sacrifice de la chair et du sang du Christ ne sera plus célébré dans les églises, il n’y aura plus de vie en elles ».

Il s’agit là de propos engagés, militants, qui, de toute évidence, ne sont plus uniquement d’ordre esthétique et dénotent, si ce n’est une intime conviction, tout au moins une réelle sympathie sans laquelle leur rédaction n’aurait pas atteint cette authenticité de ton.

Une autre preuve de cet engagement, tout aussi indiscutable bien que d’ordre privé, nous est donnée par la très longue lettre (169 lignes !) qu’il adresse, le 29 juillet 1903 à son ami Georges de Lauris après avoir eu avec lui et Louis d’Albuféra une conversation très animée sur les lois anticléricales d’Emile Combes, lettre dont je ne citerai qu’un seul extrait, suffisant largement à servir mon propos :

« Mais je vous dirai qu’à Illiers, petite commune où mon père présidait avant-hier la Distribution des Prix, depuis les lois de Ferry, on n’invite plus le Curé à la Distribution des Prix. On habitue les élèves à à considérer ceux qui le fréquentent comme des gens à ne pas voir, et de ce côté-là, tout autant que de l’autre, on travaille à faire deux France. Et moi qui me rappelle ce petit village tout penché vers la terre avare et mère d’avarice, où le seul élan vers le ciel souvent pommelé de nuages, mais souvent aussi d’un bleu divin, et, chaque soir, transfiguré au couchant, de la Beauce, où le seul élan vers le ciel est encore celui du joli clocher de l’église, - moi qui me rappelle le curé qui m’a appris le latin et le nom des fleurs de son jardin – moi surtout qui connais la mentalité du beau-frère de mon père, adjoint anticlérical de là-bas qui ne salue plus le Curé depuis les « Décrets » et lit l’Intransigeant, mais qui depuis l’Affaire y a ajouté la Libre Parole – il me semble que ce n’est pas bien  que le vieux Curé ne soit plus invité à la Distribution des Prix, comme représentant dans le village quelque chose de plus difficile à définir que l’office social symbolisé par le pharmacien, l’ingénieur des tabacs retiré et l’opticien, mais qui est tout de même assez respectable, ne fût-ce que pour l’intelligence du joli clocher spiritualisé qui pointe vers le couchant et se fond dans ses nuées roses avec tant d’amour et qui tout de même, à la première vue d’un étranger débarquant dans le village, a meilleur air, plus de noblesse, plus de désintéressement, plus d’intelligence et, ce que nous voulons, plus d’amour que les autres constructions si votées soient-elles par les lois les plus récentes. En tout cas le fossé entre vos deux France s’accentue à chaque nouvelle étape de la politique anticléricale ».

Même en jugeant que les considérations d’ordre esthétique ou affectif (mais son œuvre démontrera qu’elles sont pour lui de même nature) limitent la portée, donc l’engagement, de son discours (de celui qui précède comme des autres) il n’empêche pas moins qu’il traduit bien une préoccupation profonde de l’écrivain pour le devenir du christianisme en France mais qu’il est pour autant impossible d’en déduire une croyance, comme il était impossible de la déduire de ses deux dernières volontés religieuses. Mais une lettre du 6 novembre 1908 qu’il adresse à sa grande amie Geneviève STRAUS et dans laquelle il ironise sur les « certitudes grammaticales » de leur relation commune Louis GANDERAX, directeur de la « Revue de Paris », semble bien dissiper tous les doutes puisqu’il la termine ainsi :

« Au nom du Ciel, pas un mot de tout ceci à M. Ganderax. Au nom du Ciel … auquel nous ne croyons hélas ni l’un ni l’autre. »

Mais ne pas croire au Ciel et à l’Enfer et même ne pas croire à la divinité du Christ n’équivaut pas obligatoirement à ne rien croire du tout. Marcel PROUST semble donc un individu comme tant d’autres, croyant sans l’être, respectueux de la religion (et de la liberté religieuse), attaché à ses édifices, ses rites et ses servants comme à autant d’éléments constitutifs de notre culture pour la défense desquels il n’hésite pas à s’engager.

 

Deuxième partie : L'OEUVRE
 

 Sauf à y lire ce qu'elle ne dit pas, l'Oeuvre (et nous n’entendons par Oeuvre que « A la recherche du temps perdu » puisque vers elle convergent tous les écrits qui l'ont précédée) ne nous apprendra rien de plus concernant l’intime conviction religieuse de l’écrivain si ce n’est, justement, qu’il semble bien n’en avoir aucune. Ainsi, avant même qu’ait lieu, pourtant au début de « Du côté de chez Swann » (premier volume de La Recherche) le célèbre épisode de la madeleine trempée dans le thé, Proust a déjà, dès la première page, évoqué la métempsychose comme une réalité :

 «  …comme après la métempsychose les pensées d’une existence antérieure ».

Et, juste avant le célèbre épisode, il écrit :

« Je trouve très raisonnable la croyance celtique que les âmes de ceux que nous avons perdus sont captives dans quelque être inférieur, dans une bête, un végétal, une chose inanimée, perdues en effet pour nous jusqu’au jour, qui pour beaucoup ne vient jamais, où nous nous trouvons passer près de l’arbre, entrer en possession de l’objet qui est leur prison. Alors elles tressaillent, nous appellent, et sitôt que nous les avons reconnues, l’enchantement est brisé. Délivrées par nous, elles ont vaincu la mort et reviennent vivre avec nous. »

Pour l’écrivain, l’âme semble donc bien une réalité et si la métempsychose implique, par définition, sa réincarnation, la croyance celtique se limite à sa possible libération de l’animal, végétal ou objet dans lequel elle a trouvé refuge, cette hypothétique issue favorable n’étant due qu’au hasard. On retrouve, dans un cas comme dans l’autre, la peur universelle du néant que tente d’atténuer l’espoir en une possible perpétuation de la vie, la croyance celtique affirmant la suprématie des vivants par le pouvoir de libération qu’elle leur reconnaît sur l’âme des morts. Ces deux croyances païennes, même si elles ne sont qu’évoquées par l’écrivain, s’ajoutant à ce que nous avons dit de l’homme, nous révèlent une spiritualité multiforme, à tonalité opportuniste, qui, sans reniement, sera progressivement occultée, au gré de l’élaboration de l’œuvre, par d’éphémères épisodes « extatiques » (pour reprendre le qualificatif exagéré d’Arnaud Dandieu) dont « Le temps retrouvé », qui en comporte quatre à lui tout seul, fera une sorte de synthèse et en livrera le mode d’emploi d’où il ressortira que seul l’art est capable de matérialiser les ineffables sensations qui doivent en être la matière première, l’écrivain les traduisant par des métaphores et un style propres à les restituer le plus fidèlement possible. L’art permet donc au vrai créateur la matérialisation de ses sensations, fussent-elles ineffables à priori, et à celui qui veut le comprendre et se comprendre, la possibilité, par un chemin inverse, c'est-à-dire à partir de l’œuvre, d’en faire peut-être aussi l’expérience. L’art s’avère donc le seul médium profane permettant leur reproduction, unique moyen de compenser leur rareté et leur brièveté et d’assurer au créateur la relative maîtrise de leur survenue, donc de son bonheur.

Il n’est pas inintéressant, en nous limitant au seul domaine religieux, et ici au christianisme, de rappeler que le médium, ou médiateur, est un support matériel symbolique, figuratif et émotionnellement très « chargé » (crucifix, statue, icône, reliques, etc.) grâce auquel le croyant, par ce relais qu’un conditionnement séculaire assimile à un véritable fétiche, passe plus facilement d’une rive à l’autre pour s’unir à son dieu.

 Réservé aux « commençants » en religion, il ne sera plus ou peu utilisé par les initiés chez qui la multiplicité des contacts avec la divinité a entraîné une familiarité de rapports qui permet un accès direct à la source mais aussi, dans certains cas, par un effet contraire, bloque le postulant, trop attaché à sa matérialité, au seuil de la transcendance. Ainsi lisons-nous, sous la plume de Gabriel GERMAIN (« Epictète et la spiritualité stoïcienne » - Maîtres spirituels - Editions du Seuil, 1964, note 20, page 181) : « On sait comment l’ascète advaïtiste Totapuri délivra Râmakrishna de l’image de la Mère Divine, qui l’empêchait de s’unir au Dieu impersonnel ». L’image de la Mère Divine chez les advaïtistes est l’image de la Vierge Marie chez les chrétiens. En relisant Pascal nous notons, dans la Préface Générale de ses « Pensées » (« Les voies de la conviction : rappeler les hommes à leur cœur ») que la connaissance de Dieu peut s’obtenir sans Jésus-Christ et consiste alors à communiquer sans médiateur avec Lui.

Rappelons aussi ce que sont les dix « révélations » (pour reprendre le terme, lui aussi exagéré, au moins pour certaines d’entre elles, qu’emploie Arnaud Dandieu - qui n’en compte d’ailleurs que huit) qui ponctuent La Recherche et, afin que le lecteur puisse facilement s’y reporter, indiquons pour chacune, dans l’édition Garnier-Flammarion format poche en 10 volumes, le titre du volume et la page concernée :

1Madeleine dans le thé (« Du côté de chez Swann » page 142)

2Les clochers de Martainville (« Du côté de chez Swann » page 295)

3L’odeur de renfermé (« A l’ombre des jeunes filles en fleurs » tome I, page 156)

4Les trois arbres (« A l’ombre des jeunes filles en fleurs » tome 2, page 91)

5Les aubépines (« A l’ombre des jeunes filles en fleurs » tome 2, page 320)

6Déchaussement de la bottine (« Sodome et Gomorrhe » tome 1, page 236)

7Les pavés inégaux (« Le temps retrouvé » page 255)

8 Cuillère contre l’assiette (« Le temps retrouvé » page 257)

9 – Raideur de la serviette (« Le tempes retrouvé » page 259)

10 – Bruit strident d’une conduite d’eau (« Le temps retrouvé » page 264)

  Il serait réducteur d’assimiler chacun de ces épisodes à une « impression de déjà vu » (dont le mécanisme demeure encore aujourd’hui l’objet d’hypothèses mais d’aucune certitude) même s’ils touchent tous deux, mais d’une manière fulgurante, à l’irréversibilité du temps, les uns en la faisant davantage ressentir et l’autre en permettant qu’une seconde on en doute, le trouble engendré pouvant alors atteindre un tel paroxysme que « Si le lieu actuel n’avait pas été aussitôt vainqueur, je crois que j’aurais perdu connaissance » (« Le temps retrouvé » page 265, au sujet des pavés   inégaux). L’originalité et le mérite de Marcel PROUST sont, parce qu’il en avait bien compris l’importance, d’avoir osé faire de ces moments des sujets littéraires à part entière, des épisodes initiatiques de la vie du Narrateur et, peut-être plus encore, d’en avoir simplement et d’une manière très convaincante expliqué la cause et le mécanisme en évoquant cette appréhension d’un « temps pur », résultat de la collision du présent et du passé qui engendre une fugace suspension du temps en donnant, tout aussi brièvement, le sentiment de l’éternité. Sa force vient de les avoir d’abord exprimés sans parti pris, avec un vocabulaire neutre (« plaisir », « joie », « bonheur ») mais sa faiblesse aura été d’en abuser avec une inégale efficacité et surtout d’en faire la synthèse, dans « Le temps retrouvé », en des termes trop spécifiques au langage religieux pour qu’ils ne perdent pas une bonne partie de cette universalité qui justement faisait leur force et l’espoir d’une accessibilité collective. Ainsi les termes et expressions « résurrections », « extases », « vision ineffable », « félicité », « délices », « céleste nourriture », « contemplation », « éternité », « présence inconnue, divine », en ramenant brusquement le contenu de ces moments dans la sphère « banale » du religieux en affaiblissent le message et l’audience. Nous sentons bien, qu’ici encore, le recours massif au vocabulaire religieux n’est qu’un procédé littéraire, commode et même instinctif qui, pas plus qu’ailleurs, n’apporte quoi que ce soit de décisif concernant la croyance dominante de l’écrivain, à supposer, redisons-le, qu’il en ait jamais eu une.

         Pierre HENRY

 

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