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Marcel Proust a, toute sa vie, massivement consommé des "médicaments". Il faut  dire que l'époque s'y prêtait puisqu'ils étaient en vente libre et que, pour la plupart récemment découverts, on en ignorait souvent les effets secondaires.

Hormis son asthme, sur lequel il y aurait tant à dire, Marcel Proust n'était pas physiquement malade mais son "tempérament", pour employer un raccourci commode, l'a très tôt incité à user puis abuser de produits dont certains l'ont conduit à une intoxication permanente dont il avait conscience et qu'il déplorait sans parvenir à y échapper.


Quiconque connaît des embellies dans une souffrance permanente, psychiquement structurelle pourrions-nous dire, embellies attribuées à des médicaments, finit par entretenir avec eux une relation quasi affective que renforcent encore la solitude  et la désillusion, deux maux dont a souffert l'écrivain, le premier conséquence du second. La dépendance est alors tout autant psychologique que physique et constamment renforcée par la confusion des deux au point de devenir consubstantielle à sa "victime" et de constituer une de ses caractéristiques.


Oui, Marcel Proust a, dans le cadre d'une hypocondrie très tôt déclarée, empiriquement surconsommé de multiples produits dont il espérait un  soulagement mais qui l'ont prématurément usé et affaibli face à la pneumonie qui lui fut fatale et pour laquelle, il faut bien le rappeler, il refusa constamment tous les soins  qui auraient pu le sauver, qui l'auraient sauvé.


Très tôt sensibilisé aux questions de santé puisqu'il était fragilisé par son asthme et vivait entre un père professeur agrégé de médecine (et hygiéniste de renommée internationale) et un frère dont la réputation médicale sera tout aussi grande, naturellement attentif aux conversations familiales dont le thème était souvent médical, Marcel Proust a, dans ce domaine tout au moins, complétement subi le conditionnement de son milieu et simultanément mis en place les armes nécessaires au rejet d'une fascination dont il n'a jamais pu se départir et dont, en maints endroits, son oeuvre témoigne avec éclat. 


Objet de son ironie, voire de ses sarcasmes, le monde médical lui a inspiré, souvent d'après des originaux qu'il a côtoyés chez ses parents, quelques-uns de ses plus acerbes portraits. Cette fascination/rejet de la médecine et des médecins a lourdement pesé sur sa consommation de médicaments en l'incitant très souvent, tant pour ce qui concernait sa propre santé que pour celle de ses relations, à se substituer aux hommes de l'art comme nous le prouve, entre autres, ce passage d'une lettre qu'il adresse le 23 mars 1921 à son éditeur Gaston Gallimard dont le collaborateur Jacques Rivière est grippé :

                "Je suis navré que Jacques ait pris la grippe. Je crois qu'il ne se

soigne pas bien. Je lui dirai la marche à suivre pour éviter la grippe.

En tout cas, puisqu'elle est finie et qu'il a surtout de la fatigue, il

ferait bien (s'il n'a pas d'hypertension) de demander à

Roussy si des piqûres d'adrénaline ne seraient pas indiquées.

C'est par excellence le remède contre la fatigue (s'il n'y a pas

contre indications comme dans le cas d'hypertension par exemple).

Cela ne l'empêcherait pas de reprendre un peu de phytine

qui est plus anodin mais pas à dédaigner."

 
 Alors que, consubstantielle à sa personne, la chronicité de ses maux 
est depuis toujours de notoriété publique, on imagine l'amusement de Gaston Gallimard à la lecture de cette lettre. Marcel Proust malade imaginaire et médecin malgré lui, cela ne manque pas de sel ...

 
Aussi exhaustivement que possible, j'ai dressé la liste des 
produits qu'absorba l'écrivain en notant pour chacun son ou ses indications et son ou ses effets secondaires. Il s'agit d'une étude qui, s'appuyant sur une lecture attentive de l'oeuvre et de la correspondance de l'écrivain, permet de mieux appréhender un contexte individuel et social qui n'a pas été sans avoir de profondes répercussions sur l'élaboration de la Recherche dont on peut ainsi expliquer, selon moi, certaines caractéristiques.


Pour son malheur, mais bien sûr par une prédestination à laquelle il ne pouvait et n'aurait certainement pas voulu échapper, Marcel Proust a connu, fréquenté et apprécié des femmes neurasthéniques qui elles-mêmes consommaient beaucoup de médicaments et les lui recommandaient, lui-même leur recommandant les siens ... Citons, parmi ces femmes, Geneviève Straus, son amie d'une vie, grande neurasthénique, Anna de Noailles et sa soeur la princesse Hélène de Caraman-Chimay.

  
A ma connaissance, cette étude "médicamenteuse" (comment 
l'appeler autrement ?) est la première du genre. Elle a servi de base à mon exposé du 1er décembre 2006 devant les participants du congrès international de phlébologie, au Grand Hôtel de Cabourg. Ne cherchez pas à vous procurer ces médicaments chez votre pharmacien habituel car ils ne sont plus commercialisés sous ce nom même si leurs composants entrent dans la fabrication courante des médicaments d'aujourd'hui. Et, pour la plupart d'entre eux, il serait impossible de les acheter sans prescription médicale. 

   

LE BICARBONATE ALIMENTAIRE

 

LA VALERIANE 

 

Consommée pour lutter contre l'insomnie, la nervosité et l'anxiété.  

 

LE CASCARA

 

                       Plante dont l'écorce séchée est utilisée comme laxatif. 

 

 LE TRIONAL 

 

               Découvert en 1890, il fut le somnifère habituel de Proust depuis son service militaire (il n'avait alors que 18 ans) jusqu'en 1910, année au cours de laquelle il le remplacera par le véronal (voir lettre de février 1910 à Robert de Montesquiou). Marcel Proust a pu consommé du trional dès sa découverte puisque à l'époque la mise d'un médicament sur le marché n'était pas, comme aujourd'hui, soumise à une longue période probatoire d'essais en tous genres.

 

 LE TETRONAL


 C'était un hypnotique et sédatif que l'écrivain commencera à prendre en octobre 1904 sur recommandation de la princesse Hélène de Caraman-Chimay, soeur d'Anna de Noailles. Voici d'ailleurs ce qu'il lui écrit le 2 octobre 1904, alors qu'elle vient de lui en faire remettre :

"Quel présent mystérieux que ce tétronal. Par quelle communion incompréhensible la blanche hostie qui semble le contenir seul m'apportera-t-elle pour quelques heures l'oubli des chagrins et me laissera-t-elle au matin, à l'heure du réveil, plus plein d'espérances et de résignation ? Merci de votre présent, Princesse, je vous devrai ce soir le sommeil. Vous ne m'aviez jusqu'ici donné que des rêves."

Ces quelques lignes sont très révélatrices de l'état d'esprit de l'écrivain et de ce qu'il attendait aussi de certains des médicaments qu'il consommait : un sommeil réparateur, c'est à dire, pour lui, générateur d'oubli. 

 

LE VERONAL

 
C'est donc par lui qu'en février 1910 Marcel Proust remplacera 
le trional (voir ci-dessus). Le véronal était un barbiturique dont il abusera en ayant conscience des dangers qu'il court et qu'il accusera, dès 1915 (mais il y a déjà cinq ans qu'il en prend ...) de lui faire perdre la mémoire (lettre de mars 1915 à Lucien Daudet).

Le véronal était aussi un psycholeptique et un sédatif utilisé en cas d'insomnie/ou d'anxiété. Ses effets secondaires ne sont pas négligeables et interviennent isolément ou groupés suivant la fréquence et le dosage des prises :

 
- dyschromatopsie (troubles de la perception des couleurs)
- somnolence
- irritabilité
- excitation psychomotrice
- réactions allergiques
- urticaire
- photosensibilisation
- conjonctivite
- nausées
- diplopie (perception de deux images pour un seul objet)
- ptosis (chute de la paupière supérieure par impotence du muscle releveur)


Des précautions d'emploi sont donc nécessaires, notamment chez es personnes souffrant d'une insuffisance respiratoire chronique ...

 

Le DIAL-CIBA, le DIAL et le DIDIAL

 

Ce sont trois barbituriques hypnotiques et sédatifs qui lui furent recommandés par son amie Geneviève Straus (lettre d'avril 1921) elle-même grande consommatrice de médicaments de toutes sortes.

 

L'OPIUM

Il a des propriétés sédatives et analgésiques et entraîne la somnolence du consommateur.

 

L'ADRENALINE

(ou épinéhrine)

Hormone produite par la partie centrale des glandes surrénales, l'adrénaline est indispensable au bon fonctionnement du système nerveux sympathique dont l'action est essentiellement excitatrice. C'est pour cette raison que Marcel Proust s'en faisait lui-même des injections pour se lever, sortir ou travailler. Mais  elle est aussi employée contre le bronchospasme, la bronchiolite et le rhume des foins. L'anxiété, l'hypertension artérielle et la tachycardie comptent parmi ses effets secondaires fréquents.



LE NITRITE D'AMYLE
(ou nitrite d'isopentyle, isolé par Balard en 1844)

Il est conditionné sous forme de perles d'où son appellation 
courante de "perles d'amyle" au temps de Proust. Sa principale indication était l'angor ou angine de poitrine. C'est un puissant coronarodilatateur dont les effets secondaires sont les céphalées, vertiges et surtout un risque majeur de  dépendance. Ses effets sont immédiats (quelques secondes à quelques minutes) mais éphémères d'où la nécessité de multiplier les prises en augmentant les doses pour obtenir le même très rapide résultat.

Interdit en France depuis le 28 mars 1990, il a été utilisé (et l'est peut-être encore ailleurs) comme aphrodisiaque et vendu en sex-shop sous forme de "poopers" (ampoules qu'on inhale), interdits en France par décret du 29 juin paru au Journal officiel du 7 juillet 2011. Il s'administrait aussi par intraveineuses. Ses pouvoirs dilatants font qu'il est aujourd'hui un des composants du Viagra.



LA PHYTINE
(ou inositocalcium)
C'est un composé de phosphore et de calcium indiqué

contre l'asthénie.


LA CAFEINE 

Qu'il soit chez lui ou en déplacement, Marcel Proust l'absorbera 
évidemment sous forme de café liquide (qu'à son domicile et à Cabourg en 1914 Céleste devra lui préparer selon une méthode très stricte) mais aussi en cachets pour lutter contre l'asthénie, la somnolence, l'insuffisance respiratoire chronique et les migraines. L'absorption massive de caféine solide, donc extrêmement concentrée, le mettra dans un état de grande excitation nerveuse et intellectuelle qu'il lui faudra combattre par l'absorption tout aussi massive de somnifères pour tenter de dormir ...   



LA MORPHINE

C'est le plus important des alcaloïdes de l'opium, puissant 
analgésique et soporifique comme ses dérivés (héroïne, codéïne, etc.). La morphine est utilisée par ingestion ou injection. C'est un antitussif, analgésique, sédatif, histaminolibérateur et antidiarrhéique.

Marcel Proust se piquera à la morphine pour dormir. Comme l'éthéromanie (voir ci-dessous), la morphinomanie est très répandue au temps de Proust puisque la morphine est en vente libre. Ses consommateurs se l'injectent par voie sous-cutanée et la recherchent alors pour l'état d'euphorie qu'elle provoque. Sa consommation prolongée entraîne le morphinisme, intoxication notamment caractérisée par un affaiblissement des fonctions cérébrales (volonté, sens moral), par des troubles sensitifs et sensoriels (hallucinations) et par des troubles de la nutrition.



L'ETHER ETHYLIQUE

Le concernant, il faut d'abord dire que sa consommation 
est courante à la fin du XIXème et au début du XXème siècle. Si courante qu'il existe à Paris des "cafés à éther" dans l'arrière-boutique desquels on peut, "clandestinement", consommer l'éther soit directement en le buvant (!) soit en l'inhalant. Les pouvoirs publics ferment généralement les yeux sur l'existence de ces "clandés". Le poète Max Jacob en fut un gros consommateur à tel point, dit-on, que porte fermée, on devinait son entrée prochaine dans un salon tant l'odeur en imprégnait sa personne ...   


L'éther éthylique est indiqué dans la désinfection des plaies et l'était pour atténuer les effets de l'asthme.


Ses effets secondaires sont nombreux et peuvent être très sérieux :

  • dépression respiratoire

  • arrêt cardiaque

  • hypotension artérielle

  • hémorragie locale

  • hypersécrétion bronchique

  • laryngospasme

  • sialorrhée (augmentation morbide de la sécrétion salivaire)

  • vomissements

  • crise convulsive

  • hyperthermie maligne

 

-o-O-o-
 

L’asthme et les accidents graves d’automédication

 

Mai 1880, il a 9 ans : crise d'asthme « inaugurale » en revenant du bois de Boulogne.

Mai 1896, il a 25 ans : commence à pratiquer régulièrement l’automédication et massivement les inhalations et fumigations (cigarettes Espic, poudres Legras et d’Escouflaire, spécialités à base de belladone et de datura).

Juillet 1897, il a 26 ans : aggravation notable du mal (des maux ?). Commence à organiser son sommeil diurne, sans doute aussi nécessaire pour compenser ses sorties nocturnes dans les salons. Ne supporte plus le bruit et certaines odeurs. Ira en cure avec sa mère (autant pour elle que pour lui) : Salies-de-Béarn,  Mont-Dore, Evian.

Avril 1909, il a 38 ans : ne prend plus qu’un repas tous les deux jours.

13 mars 1915, lettre à Georges de Lauris dans laquelle il se plaint de «la vie d’intoxication perpétuelle qui a détruit mon cerveau et tué ma mémoire ». 

Novembre 1920 : mélange une boîte entière de véronal avec un autre

somnifère d’où grave empoisonnement et souffrances terribles.

Octobre 1921 : grave accident par erreur de dosage (probablement due au pharmacien) absorbe en une seule prise 7g de somnifère en 7 cachets dosés à 1 g au lieu de 0,70g en 7 cachets dosés à 0,10g !

Mai 1922 : absorbe de l’adrénaline pure d’où brûlures terribles de l’œsophage et de l’estomac et coût exorbitant en glace (il ne peut "manger" que cela pendant 4 semaines) qu’il fait venir du Ritz pour 850 francs (3.400 € ...) ce qui scandalise son ami américain Walter Berry.

 

16 juillet 1922 , lettre à Robert de Flers :

 

«J’ai aujourd’hui la main tellement crispée par une terrible crise d’intoxication et le plus horrible est que c’est de ma faute».

 

L’absorption anarchique et continuelle de «médicaments » entraînera des maux de tête, des vertiges, des troubles de la vue, des pertes de mémoire et bien d’autres maux.

 

En 1921 son frère Robert dira de lui qu’il souffre surtout d’une grave intoxication médicamenteuse.

 

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