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Lettre de Proust à Geneviève Straus.


La vertigineuse abondance de la correspondance de Marcel Proust ne peut rationnellement s'expliquer que par l'exagération appuyée des constantes assertions de l'écrivain sur son état de santé. En effet, si on croit tout ce qu'il nous dit de sa santé, toujours et de plus en plus calamiteuse, la rédaction des 100.000 lettres (dont certaines très longues), missives et billets qu'on lui attribue est

TOTALEMENT IMPOSSIBLE !

Le recensement de la quasi-totalité de la correspondance de Marcel PROUST, telle que nous la connaissons aujourd'hui, est essentiellement dû aux travaux d'un universitaire américain qui lui a consacré sa vie, Philip KOLB (1907-1992, photo ci-dessous).  

Philip-KOLB.JPG

 Sa fille Katherine nous dit d'ailleurs qu'elle a grandi dans une famille "proustienne d'office" tant son père avait, et dès 1933, l'écrivain dans le sang. Philip Kolb a travaillé sans relâche, jusqu'à son dernier souffle, à chercher, à éclaircir, à classer par ordre chronologique (et Proust ne datait presque jamais ses lettres) toute la correspondance de l'écrivain. Il lui a fallu beaucoup voyager, beaucoup étudier, beaucoup enquêter, beaucoup convaincre celles et ceux dont il savait ou dont il avait déduit qu'elles ou qu'ils détenaient de précieuses lettres (et qui ont parfois catégoriquement refusé de les lui communiquer). Philip KOLB est l'autorité mondiale en la matière, nous lui devons tout ou presque, et cet article est une façon, certes bien insuffisante, de lui rendre hommage.

Mais d'abord réglons leur compte, et sans ménagement car ils n'en méritent aucun, à tous ceux qui, souvent à cause d'une lecture fragmentaire qui ne permet pas d'en saisir la fonction, ont porté, et pour certains portent encore, une appréciation négative sur cette correspondance.

Remarquons que ce sont aussi souvent les mêmes qui dénigrent ses dessins qu'ils qualifient de "scolaires" alors qu'aucun adjectif n'est plus inapproprié. Il n'y a pas si longtemps, on pouvait entendre (et je l'ai entendu) des "connaisseurs", ou qui se prétendent tels, nous dire que, comparée à son oeuvre, la correspondance de Proust est tellement médiocre qu'elle les dévalue tous deux plutôt qu'elle ne les sert et qu'il aurait mieux fait de s'abstenir d'écrire autant de lettres "sans intérêt". On croit rêver ! Ce sont des propos stupides tenus par des gens qui ne le sont pas moins, ou qui n'ont peut-être rien lu de la correspondance ou n'en ont rien compris. Pour qui aime l'écrivain et l'homme, la correspondance de Proust est d'un intérêt capital et les lecteurs de bonne foi s'accordent aujourd'hui pour dire qu'elle est aussi importante et "comparable en qualité à celle de Flaubert ou de Voltaire". Encore ne faut-il lui demander plus qu'elle ne peut donner, autrement dit plus que ce qu'y a mis l'auteur compte tenu de la fonction qu'il lui assignait.

Elle est certes très inégale. Et comment, aussi monstrueusement volumineuse, pourrait-elle ne pas l'être ? Mais n'en lire que quelques lettres interdit tout jugement d'ensemble et ne permet pas, entre autres, de saisir une de ses fonctions essentielles qui était de tester sur ces correspondants ou même d'élaborer, d'ailleurs parfois à son propre étonnement, des idées et formes nouvelles.

La correspondance de Proust est aussi un laboratoire où s'élabore sa pensée :

" Je sens que je suis moi-même incompréhensible à force

de mal dire, mais cette idée me vient pour la première fois et

je ne sais comment l'exprimer
( Lettre à Anna de Noailles, 12 ou 13 juin 1904).

Quant à mettre la correspondance en parallèle avec l'oeuvre, c'est 
éminemment absurde car Marcel Proust, contrairement à Flaubert par exemple, ne l'a jamais destinée à l'édition puisqu'elle était, très majoritairement, d'ordre privé, souvent directement ou indirectement domestique, et qu'il s'agissait du seul et indispensable moyen de communication avec l'extérieur que lui imposait sa claustration, claustration dont il ne faut jamais oublier qu'il se l'imposait, dormant le jour et sortant, lisant ou écrivant la nuit, autant qu'elle s'imposait à lui lors de ses crises d'asthme et malaises divers dus à une automédication parfois délirante (voir la page "Une désastreuse automédication") :

" La vie d'intoxication perpétuelle qui a détruit mon cerveau et tué ma mémoire. "

(Lettre du 13 mars 1915 à Georges de Lauris)

 Non seulement, en l'écrivant, il ne destinait pas sa correspondance à 
l'édition mais il a même, en janvier 1921, exprimé à ses proches sa volonté qu'elle ne soit jamais publiée :


" ... je tiens absolument (j'en dirai publiquement le motif en tête de Swann) à ce qu'il ne soit conservé, et à fortiori publié aucune correspondance de moi."

(Lettre du 1er ou du 2 janvier 1921 à la duchesse de Clermont-Tonnerre)

Il s'en ouvrira aussi à son ancien condisciple de Condorcet le financier 
Horace Finaly, au dramaturge Henri Bernstein, puis à l'avocat Emile Straus (époux de son amie Geneviève, voir l'article sur leur correspondance) à qui il demande quels sont ses droits en la matière et même s'il peut exiger de leurs destinataires la restitution de toutes ses lettres !

Nous sommes alors en janvier 1921 et le 10 décembre 1919, donc un an auparavant, le prix Goncourt lui a été attribué pour " A l'ombre des jeunes filles en fleurs " lui donnant tardivement accès à une gloire internationale et la stature d'un écrivain de première grandeur.

 Mais la mort rôde déjà, il sait qu'il ne pourra plus bien longtemps lui échapper et qu'on s'empressera, aussitôt après, et notoriété oblige, de recueillir et de publier ses lettres. Cette perspective l'effraie car au fond sa correspondance a, entre autres, été pour lui un substitut à la conversation sans les désagréments multiples de celle-ci pour un créateur dont la première exigence était de n'être jamais dérangé qu'il ne l'ait d'abord permis et qu'il en attende quelque chose d'utile. Il n'a donc que rarement soigné la forme, le contenu n'est certes pas toujours à son avantage et, compte tenu des solides inimitiés que lui valent son oeuvre et sa vie, il sait bien que certains de ses détracteurs se délecteront, à titre posthume, de tout ce qui pourra le dévaloriser et donc ternir sa notoriété. Il est vrai que le danger est grand !

En août 1909 déjà, il écrit à Max Daireaux :

" Je tremble en pensant aux lettres peut-être non arrivées où je

vous disais mille obscénités sur les dames Cabourgeoises.

Où sont ces lettres d'antan. Peut-être dans la

poche des intéressées ! "

Cet usage massif de la correspondance, presque jamais relue 
ni réécrite, même en cas de multiples ratures ou salissures (sur une lettre salie qu'il reçoit de lui, Montesquiou entoure une tache de café et écrit "caca"à côté ...) s'apparente assez à l'usage que nous faisons aujourd'hui du net avec nos courriels approximatifs sauf qu'il n'est pas rare que les lettres de Proust dépassent la centaine de lignes et même en comportent, pour plusieurs d'entre elles, concernant par exemple ses interminables tractations avec Gaston Gallimard,  entre cent cinquante et deux cents !

Or, comme nous l'avons dit en préambule, Philip Kolb estime que Marcel PROUST a écrit au moins 100.000 lettres durant sa relativement courte vie (il meurt dans sa cinquante deuxième année) ce qui fait, si nous prenons comme point de départ raisonnable celles qu'il rédige dans sa quinzième année, une moyenne de 7- 8 lettres par jour dont certaines, nous venons de l'écrire, atteignent ou dépassent allégrement les cent lignes ! 

Bien sûr beaucoup d'autres sont très courtes (une dizaine de lignes) et méritent plus le nom de billets, mais quand bien même elles n'auraient toutes que dix lignes, Marcel PROUST, comme chacun sait, est aussi l'auteur de " A la recherche du temps perdu ", 1.300.000 mots, 3.482 pages ! (6 fois " Les illusions perdues ", 5 fois " Le docteur Jivago ", 2 fois " Les Misérables " ), l'auteur de " Jean Santeuil " (1.000 pages, galop d'essai du futur chef d'oeuvre), l'auteur d'une multitude d'articles et essais et le traducteur, certes aidé dans le mot à mot par sa mère ou des amis, des oeuvres essentielles de John Ruskin qu'il agrémenta de notes très personnelles qui en doublèrent presque le volume !

Et, s'il ne relisait ni ne réécrivait jamais ou presque jamais ses lettresil réécrivait souvent plusieurs fois de longs passages de son oeuvre. C'était, de plus, un grand lecteur dont la pertinence des critiques prouve assez qu'il ne s'est pas contenté de survoler les oeuvres qu'il a commentées. Et il reçoit les livres de ses amis ou relations qui souhaitent avoir son point de vue ! Et il est affreusement souffrant, endurant des crises d'asthme épouvantables dont la sévérité et la répétition font presque de lui un moribond incapable, comme il le dira maintes fois à ses correspondants, d'écrire la moindre ligne ...

Et ajoutons à cela qu'il n'écrivait QUE DANS SON LIT, le dos appuyé sur des oreillers, le papier posé sur ses cuisses parfois à demi-fléchies, ou, pire encore, en position semi-allongée, plus ou moins appuyé sur son bras gauche, son papier posé sur sa "chaloupe" (petite table de nuit en bambou tressé dont il ne s'est jamais séparé) ! Cette dernière position a évidemment généré de douloureuses courbatures dont il se plaint à ses correspondants :

 " ... Madame, c'est tellement difficile de vous écrire ainsi de mon lit,

avec un coude qui refuse de continuer à avoir mal sur le bois de

la table, que je vous dis adieu ..."
 (Lettre de 60 lignes, du 7 octobre 1907, à Geneviève Straus).


Nous sommes donc, de toute évidence, confrontés à un problème. J
e ne dirai pas que l'écrivain a menti sur la gravité de son mal et donc sur son emploi du temps, non, surtout pas, je connais trop sa maladive et rancunière susceptibilité pour prendre un tel risque ! 

Et comme il n'est pas question de mettre en cause le volume de sa production épistolaire, se "réduirait-il" même à ce qu'on en connaît aujourd'hui, celui-ci ne peut s'expliquer que par de bien plus nombreux et longs répits dans sa maladie que ce qu'il a constamment tenté de faire croire à ses interlocuteurs dans le seul but, justement, de les tenir à distance pour élaborer son oeuvre et ... de leur écrire !



 Juin 2009

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