Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

    
Avertissement :
Les lettres de Proust transcrites dans cet article ont parfois été "reponctuées" de manière à rendre leur lecture plus aisée car l'écrivain ponctuait très peu son courrier et encore moins son oeuvre, ce qui n'en facilitait pas la lecture pour ses éditeurs ...  

~~~~~~~~~~~ 

Née le 26 février 1849, la même année que Jeanne Weil (future mère de Marcel Proust) Geneviève STRAUS est la veuve du compositeur Georges Bizet, décédé le 3 juin 1875, et la fille cadette du compositeur Fromental Halévy, auteur du célèbre opéra 

"La Juive" dont le succès fut considérable dans toute l'Europe.

 

                                 

Geneviève BIZET
par Jules-Elie Delaunay

1878
Musée d'Orsay

 Veuve à 27 ans, après onze années d'un veuvage mondain elle épouse,

le 7 octobre 1886, l'avocat d'affaires Emile Straus,

qui la poursuivait  depuis fort longtemps de ses  assiduités.  

 

Genevi-ve-Straus-1.jpg

  Geneviève Straus en 1886, peu de temps après son

mariage.

 

Le couple emménage dans un somptueux entresol au 134 boulevard Haussmann (angle dudit boulevard - à gauche - et de l'avenue de Messine - à droite, photo ci-dessous) où Geneviève tiendra pendant des années un salon éblouissant qui recevra, entre autres, Maupassant (qui tenta en vain de la séduire et fit d'elle l'héroïne de son roman "Notre coeur") Degas, Jules Lemaître, Paul Bourget, Paul Hervieu, Jean-Louis Forain, Lucien Guitry, Réjane, la princesse Mathilde, George Moore, Jacques Blanche, Gustave Moreau, Edmond de Goncourt, Henri de Régnier, Nadar, Samuel Pozzi, Meilhac et Halévy, Paul Valéry et tant d'autres.

Beaucoup d'immeubles haussmanniens comportaient de "faux" premiers étages appelés entresols et loués aux commerçants des rez-de-chaussée afin qu'ils y entreposent leurs marchandises à l'abri des rats et de l'humidité.

La photo ci-dessous, tout à fait exceptionnelle, nous montre l'entresol de Geneviève Straus exactement tel que l'a connu Marcel Proust et tel que peuvent encore le voir les parisiens aujourd'hui. La fenêtre du célèbre salon, à la proue de l'immeuble, est cachée par le socle de la statue de Shakespeare. Cette statue, érigée en 1888 et malheureusement fondue pendant la deuxième guerre mondiale, fut commandée au sculpteur tourangeau Paul Fournier par William Knighton, richissime anglais qui habitait l'immeuble et souhaitait avoir le dramaturge sous ses fenêtres. Au rez-de-chaussée on distingue très bien les vitrines du célèbre tailleur Sutton, spécialisé dans la confection de livrées pour les gens de maison et dont l'affaire périclita avec l'appauvrissement de l'aristocratie et l'évolution des moeurs.

Chaque soir le carrefour était envahi par les voitures  hippomobiles des habitués du salon de Geneviève, ce qui régulièrement lui attira les foudres des riverains et de la gendarmerie.


134 bd Haussmann 1

          Remarquable épistolière, auteur de célèbres mots d'esprit qui font immédiatement le tour des salons avant d'être repris sur les scènes des théâtres parisiens, c'est une femme pourtant profondément neurasthénique dont toute l'existence sera assombrie par  des drames dont on se demande comment ils ne l'ont pas prématurément détruite. De son union avec Georges Bizet naquit Jacques, son unique enfant, le 10 juillet 1872. Comme Marcel Proust, Jacques Bizet fréquentera le lycée Condorcet et introduira le futur écrivain, qui n'avait alors que dix-sept ans, dans le salon de sa mère dont il deviendra rapidement un des intimes, chacun des deux saisissant immédiatement et intuitivement tout ce qui le rapproche de l'autre. Leur amitié, que j'ai qualifiée ailleurs de "tendre et indéfectible", se manifestera dans une correspondance dont il nous reste 124 lettres de Marcel et seulement 13 de Geneviève.  

Cette correspondance est entièrement reprise dans un petit volume de la collection 10/18 (Union Générale d'Editions - 1994) intitulé "Marcel Proust, correspondance avec Madame Straus" d'où j'ai extrait les lettres qui suivent et dont je recommande très vivement la lecture qui sera d'autant plus appréciée que seront connues, au moins dans leurs grandes lignes, les vies de chacun des deux correspondants.

Si les lettres qui nous restent de Marcel couvrent une longue période (de fin 1888 à fin 1921) celles qui nous restent de Geneviève, dont je rappelle qu'elle avait  l'âge de la mère de l'écrivain, ont été écrites entre 1916 et 1922.

 Il me semble qu'il s'agit bien là de pudiques lettres d'amour que leur vocabulaire, leur style, leur familiarité, leur tendresse et leur briéveté rendent bouleversantes, si ce n'est désespérées.

Marcel écrit sa première lettre à Geneviève le 15 décembre 1888, il a dix-sept ans et elle ... trente-neuf. La lettre ci-dessous est la quatrième qu'il lui adresse. Il n'a que dix-neuf ans, fréquente la belle Laure Hayman (la "déniaiseuse de ducs") et, déjà, se ruine en fleurs, cadeaux et déjeuners grâce à l'abondant argent de poche dont il dispose. Nous sommes en 1890 et Marcel a déjà aussi la fâcheuse habitude (pour nous) de ne pas dater précisément ses lettres ou de ne pas les dater du tout. Geneviève est remariée depuis quatre ans, son mari l'admire, est très jaloux et, sa vie durant, n'appréciera pas beaucoup Marcel qui n'a jamais caché, ni dans son comportement ni dans sa correspondance, sa grande affection pour Geneviève.

  

Ma chère petite Madame Straus,

   Il ne faut pas du tout que vous pensiez que je vous aime moins parce que je ne vous envoie plus de fleurs . Mais Mlle Lemaire pourra vous dire que je me promène chaque matin avec Laure Heyman, que je la remmène souvent déjeuner - et cela me coûte si cher que je n'ai plus un sou à fleurs - et sauf dix sous de coquelicots à Mme Lemaire je ne crois pas que j'en aie envoyé depuis à vous. Vous étiez dans votre lit, belle comme un ange qui aurait mauvaise mine, c'est-à-dire à rendre fous les mortels. Et n'ayant pas osé, pour ne pas vous faire mal à la tête le faire vraiment, ici, par fiction, je vous embrasse tendrement.

Votre petit,

Marcel

 

La suivante, qu'il lui adresse en 1892 et intitulée

" La vérité sur Madame Straus "est d'une surprenante audace : 

C'est que j'ai d'abord cru que vous n'aimiez que les belles choses et que vous les compreniez très bien - et puis j'ai vu que vous vous en fichiez ; - j'ai cru ensuite que vous aimiez les Personnes et je vois que vous vous en fichez. Je crois que vous n'aimez qu'un certain genre de vie qui met moins en relief votre intelligence que votre esprit, moins votre esprit que votre tact, moins votre tact que vos toilettes. Une personne qui aime surtout ce genre de vie - et qui charme. Et c'est parce que vous charmez qu'il ne faut pas vous réjouir et croire que je vous aime moins. Pour vous prouver le contraire (parce que vous savez bien que ce qu'on fait prouve plus que ce qu'on dit, vous qui dites quelquefois et ne faites jamais) je vous enverrais de plus jolies fleurs et cela vous fâcherait, Madame, puisque vous ne daignez pas favoriser les sentiments avec lesquels j'ai la douloureuse extase d'être 

De votre Indifférence Souveraine
Le plus respectueux serviteur,

Marcel Proust

 

 Et une autre de la même facture, toujours en 1892 :

Jeudi, en vous quittant.

 Madame,

J'aime les femmes mystérieuses, puisque vous l'êtes, et je l'ai souvent dit dans le Banquet (1) où j'aurais souvent aimé que vous vous soyez reconnue.
Mais je ne peux plus vous aimer tout à fait, et je vais vous dire pourquoi, bien que cela ne serve à rien du tout, mais vous savez qu'on passe son temps à faire des choses qui ne servent à rien, ou même qui nuisent beaucoup, surtout quand on aime, même moins. Vous pensez qu'en donnant trop d'ouvertures sur soi on laisse son charme s'évaporer, et je crois que c'est vrai. Mais je vais vous dire ce qui arrive avec vous. On vous voit généralement avec vingt personnes, ou plutôt à travers vingt personnes car c'est le jeune homme qui est le plus loin de vous. Mais je suppose qu'on arrive, après bien des jours, à vous voir une fois seule. Vous n'avez que cinq minutes, et même pendant ces cinq minutes vous pensez à autre chose. Mais cela n'est encore rien. Si on vous parle de livres vous trouvez que c'est pédant, si on vous parle des gens vous trouvez que c'est indiscret (si on raconte) et curieux (si on questionne), si on vous parle de vous, vous trouvez que c'est ridicule. Aussi cent fois on est sur le point de vous trouver bien moins délicieuse, quand tout d'un coup vous accordez une petite faveur qui semble indiquer une petite préférence, et on est repris. Mais vous n'êtes pas assez pénétrée de cette vérité (je crois que vous n'êtes pénétrée d'aucune vérité !) qu'il faut accorder beaucoup à l'amour platonique. Une personne pas sentimentale du tout le devient étrangement si elle est réduite à l'amour platonique. Comme je veux suivre vos jolis préceptes contre le mauvais ton, je ne veux pas préciser. Mais pensez-y, je vous en pris. Ayez quelques complaisances à l'égard de l'amour platonique le plus vif par lequel vous est attaché, daignez le croire et le permettre, votre respectueusement dévoué
    
  Marcel Proust 


Quel contraste incroyable avec la correspondance que le futur écrivain adresse simultanément (de 1887 à 1905) à sa mère et qui commence invariablement par " Ma chère petite Maman " pour se terminer par " Mille tendres baisers ", lettres dans lesquelles tous deux potinent allégrement et innocemment, Marcel rendant quasi quotidiennement compte, dans le menu détail, apparemment de bonne grâce et jusqu'à ses trente-quatre ans (!) de son état de santé et de ses dépenses !

 

  proust straus

Eté 1892, à Trouville, devant le manoir "La cour brûlée" (2) que les Straus ont loué pour l'été à Mme Lydie Aubernon. Assis, de droite à gauche : Geneviève Straus, Etienne Ganderax, Marcel Proust. Debout, de droite à gauche : Louis de la Salle, Georges de Porto-Riche et un ami non identifié.

 

Fin septembre 1894, à Trouville, Marcel séjourne avec sa mère à  l'hôtel des Roches Noires. Il y écrit deux nouvelles dont une, " La mort de Baldassare Silvandre ",  sera incluse dans l'ouvrage qu'il publiera en 1896 à compte d'auteur  chez Calmann-Lévy, " Les Plaisirs et les Jours ".  

Dans cette nouvelle, en termes à peine voilés, il met en scène son amie Geneviève sous les traits de la duchesse Oliviane dans un passage où se trouve concentré tout ce qui, le concernant, caractérise sa relation avec Geneviève et dont il nous a livré quelques éléments dans les lettres ci-dessus. 
Voici ce passage très intéressant où tout est clairement dit, du présent et de l'avenir de cette relation, mais aussi, d'une manière plus générale, de ce qu'il attendra toujours d'une relation féminine :


 " Déjà s'esquissaient dans son imagination  ses adieux à la duchesse Oliviane, sa grande amie platonique, sur le salon de laquelle il régnait, malgré que tous les plus grands seigneurs, les plus glorieux artistes et les plus gens d'esprit d'Europe y fussent réunis. Il lui semblait déjà lire le récit de leur dernier entretien :
" ... Je vous ai beaucoup aimé, mais je vous ai peu donné, mon pauvre ami, lui dit-elle.
" - Que dites-vous, Oliviane ? Comment, vous m'avez peu donné ?
Vous m'avez d'autant plus donné que je vous demandais moins et bien plus en vérité que si les sens avaient eu quelque part dans notre tendresse.
Surnaturelle comme une madone, douce comme une nourrice, je vous ai adorée et vous m'avez bercé.
Je vous aimais d'une affection dont aucune espérance de plaisir charnel ne venait déconcerter la sagacité sensible.
Ne m'apportiez-vous pas en échange une amitié incomparable, un thé exquis, une conversation naturellement ornée, et combien de touffes de roses fraîches.
Vous seule avez su de vos mains maternelles et expressives rafraîchir mon front brûlant de fièvre, couler du miel entre mes lèvres flétries, mettre dans ma vie de nobles images.
Chère amie, donnez-moi vos mains que je les baise. "

 
Mardi soir,
20 décembre 1904


Madame,


Cela m'a fait bien plaisir tantôt d'entendre votre voix et de la peine aussi. D'abord parce que je l'ai trouvée triste et fatiguée, fatiguée matériellement, et aussi trahissant de la fatigue nerveuse, exprimant le sentiment que vous avez la voix fatiguée, que vous sentez fatiguées en vous les réserves nerveuses qui commandent à la voix. Ce que Déjerine vous ferait passer en vous isolant un mois, mais je comprends bien que vous ne le fassiez pas, puisque je ne peux pas m'y décider non plus. Il est vrai que moi je sais qu'après je garderais toutes mes maladies, tandis que vous qui n'en avez pas d'autre seriez merveilleuse et guérie. D'une autre manière c'est plus difficile pour
vous que pour moi qui, depuis si longtemps sevré de tout, suis comme ces gens qui, quand ils entrent dans les ordres, n'ont presque plus rien à changer à leur vie qui était déjà monastique (cela n'est qu'une comparaison et ne veut ni dire que je suis chaste, et encore moins que vous ne ... je m'arrête épouvanté). Mais enfin je n'avais plus, comme vous, toute une vie à sacrifier. Je ne dis pas une vie agréable ! parce que, en entendant votre pauvre voix adorable, je sens bien que la vie à laquelle s'adresse cette voix-là doit vous paraître bien désenchantée et bien fatigante. Seulement, quand vous seriez reposée et guérie, la vie reprendrait son charme et ne vous fatiguerait plus. Tout cela me fait beaucoup de chagrin parce que je ne savais pas que vous étiez fatiguée. Reynaldo m'a seulement appris, pour vous avoir vue chez Widal, que vous aviez souffert de vos yeux (qui ont tant fait souffrir les autres). Et, comme depuis les beaux ongles de vos mains qui sont ce qu'il y a de plus beau au monde, jusqu'à tout, tout ce qui est vous me tient au coeur, m'émeut tant que si vous aviez mal au doigt cela retentit en moi moralement, j'étais ennuyé que vous ayez mal aux yeux. Et cela m'a fait aussi de la peine de vous entendre parler, parce que pour moi qui ne peux plus avoir aucun plaisir et suis tellement retiré, cette voix qui évoque tout ce qui m'est le plus cher et le plus charmant, à portée de mon oreille mais émanant d'une femme que je ne peux ni voir ni approcher, c'était vraiment trop Tantale, toutes les musiques d'Océanides, de Paradis perdu que vous pouvez connaître ou imaginer.
Mais je ne peux suivre ces appels. Il me reste, pour jouir encore un peu 
de vous, l'imagination et le souvenir.

Je vais, de temps en temps, voir des médecins qui me disent de partir, je ne pars pas, mais chaque visite que je leur fais me coûte des semaines entières de lit. Cependant, cette fois, il me semble que je serai moins longtemps malade de ma sortie. J'irai peut-être un jour à la campagne pour Noël. Après cela je vous demanderai un jour si vous voulez de moi à dîner. 

Madame, si je pouvais faire n'importe quoi qui puisse vous faire plaisir, aller porter une lettre pour vous à Stockholm ou à Naples, je ne sais pas quoi, cela me rendrait bien heureux.

 Votre respectueux ami,

       Marcel Proust.      

 

 Parmi cette correspondance "médico-affective" quelques lettres très particulières se détachent qu'il nous faut intégralement transcrire car elles nous révèlent, dans toute leur ampleur, les premières, quel degré de comique involontaire le futur écrivain pouvait
  atteindre quand il était confronté à des problèmes matériels qui le dépassaient, et la dernière de quelle cinglante ironie il pouvait fustiger un donneur de leçons, en l'occurence Louis Ganderax (frère d'Etienne) pourtant ami intime de Geneviève et directeur de la Revue de Paris.  

 Parmi les lettres comiques (et le terme est faible!) nous avions l'embarras du choix entre celles de l'été 1906 concernant son hypothétique séjour sur la Côte Fleurie et celles du printemps 1907 concernant son emménagement boulevard Haussmann. Comme il est impossible de trancher, nous en transcrivons deux de chaque épisode en commençant par celles de 1906, année dont le premier semestre (et plus particulièrement les mois de février à juin) fut pour Marcel Proust une période noire, accablé qu'il était par le chagrin d'avoir perdu sa mère quelques mois plus tôt et, conséquemment sans doute, plus malade qu'il ne l'avait encore jamais été.

 Prenant conscience de la nocivité de sa claustration (il ne se lève plus qu'à 22 heures) il projette un séjour sur la Côte Fleurie pour l'organisation duquel il sollicite son amie, maintenant confortablement installée à Trouville dans sa magnifique villa "Le clos des mûriers" et habituée de la région où elle a de nombreuses relations.

Les lettres que nous transcrivons sont la première et la dernière des six, contradictoires et exigeantes, qu'il adressa à Geneviève Straus à cette occasion :

   

  juillet 1906  

 

Madame,  

 

(Les premières lignes, une vingtaine que nous ne transcrivons pas, sont consacrées à l'affaire Dreyfus).

Au point de vue de Trouville, il serait possible que je me décide à louer avec des amis très bons pour moi près de Cabourg pour le mois d'août. C'est très incertain, mais néanmoins dès que je saurai le nom de la propriété possible je me permettrai de vous l'écrire pour que vous puissiez, par Jacques ou Robert Dreyfus ou quelqu'un, demander à un agent de location de Trouville s'il sait ce que c'est, si c'est bien, sain, etc... Mais si je renonce à ce projet, je pourrais peut-être bien venir à Trouville même, seul, alors, avec ma cuisinière. Savez-vous si le chalet d'Harcourt (le petit chalet des Crémieux) est à louer, si ce n'est pas dangereux d'habiter dans un endroit si isolé, si c'est assez solide pour qu'on ne sente pas le vent et les courants d'air dans les chambres. Il faudrait aussi qu'on ne le louât pas plus de 1.000 francs pour août, car cela m'obligerait à automobile etc. et tout cela constituera une folie que je serai ravi de faire pour Trouville, mais qui doit ne pas dépasser certaines limites.

J'avais aussi pensé louer un petit bateau pour moi seul avec lequel je visiterais la Normandie et la Bretagne en commençant par Trouville, y couchant la nuit (dans le bateau), allant vous voir dans la journée. Mais je crois qu'à des prix possibles on n'a que des yachts trop inconfortables et très périlleux.

Si je ne craignais tant le bruit qu'il doit y avoir là et l'impossibilité de faire chauffer du linge, peut-être le moins coûteux, surtout avec mon alimentation si sommaire, serait-il un appartement de deux chambres aux Roches Noires. Mais il me semble que les murs sont trsè minces et qu'on entend tout et les cheminées probablement pas faites pour être allumées. La Normandie m'est très peu saine. Et à Trouville même, les brumes de la vallée le soir me sont mauvaises et l'air de la mer un peu agitant. Pourtant, si je trouvais quelque chose de bien construit, de pas humide comme immeuble, de pas poussièreux, genre moderne et nu, pas étouffé derrière des maisons, mais soit sur la plage, soit sur la hauteur, et ne dépassant pas 1.000 francs pour le mois d'août, je le prendrais peut-être. Peut-être aussi, au lieu d'attendre septembre pour refaire le calvaire d'Evian, irais-je dès août. Le bateau serait une chose charmante, mais à voiles je le crains bien froid, et à vapeur, comme il serait tout petit, sentant bien la fumée.

Pardonnez-moi de vous parler de moi et de mes projets avec cette naïve abondance. Elle est intéressée puisque vous pouvez, dans une certaine mesure, m'aider à les réaliser. Si je mets 1.000 francs comme maximum de location (j'irais un peu plus loin à l'hôtel puisque là je n'aurais pas à compter en plus la nourriture etc.) c'est d'abord que c'est déjà très excessif pour moi et aussi que ne sachant jamais si un endroit ne me donnera pas des crises, je peux toujours être obligé de le quitter au bout de deux jours. Bien entendu, si j'y étais parfaitement, il serait possible que je reloue pour septembre. Mais je crois que le plus raisonnable serait Evian.

 Votre ami respectueux et reconnaissant.  

 Marcel Proust 

  

Quatre longues lettres du même acabit suivent donc celles-ci et la série se clôt par une sixième que Genviève recevra début août :

  

Madame,

 

C'est moi qui vous ai fatiguée comme cela !

Fatiguée de mes interminables lettres, de mon indiscrète obstination. Mais dans cet acharnement vous sentez, n'est-ce pas, cette volonté de triompher enfin des obstacle qui, à Trouville aussi bien qu'à Paris, nous séparent, m'empêchent d'être avec vous. Maintenant, j'ai renoncé.

Peut-être reprendrai-je mon projet, mais maintenant il faut me reposer de la fatigue du voyage, du voyage aussi épuisant à faire ainsi en projet près d'aboutir, depuis trois jours je me sentais en route et tout autour de moi avait déjà l'air des choses quittées. J'y rentre, assez douloureusement.

Jacques n'a pas été moins exquis que vous et je vais lui écrire longuement, lui dire ma reconnaissance bien profonde. Et il m'a écrit !

Madame je vous remercie de tout mon coeur et je ne désespère

pas de vous voir.

 

Votre respectueux ami

 

Marcel Proust   

  

EN COURS DE REDACTION

  

(1) "Le Banquet" : prévue pour être mensuelle, cette revue ne paraîtra qu'en 8 numéros de mars 1892 à mars 1893 alimentée d'articles de Daniel Halévy, Marcel Proust, Jacques Bizet, Fernand Gregh, Robert Dreyfus, Léon Blum, Louis de la Salle, etc. tous anciens du lycée Condorcet. Quand elle cessera de paraïtre ses fondateurs rejoindront la déjà célèbre
"Revue Blanche" (octobre 1891 - janvier 1903) des frères Natanson. 

 

(2) Cette photo a bien été prise devant "La cour brûlée" et non devant "Le clos des mûriers" comme on le voit écrit partout et en premier lieu dans des ouvrages "spécialisés" où l'erreur n'en est que plus regrettable. Si "Le clos des mûriers", future résidence secondaire des Straus à Trouville, est bien en construction à cette époque ils n'y emménageront et n'y recevront leurs amis qu'à partir de juillet 1893, donc l'été suivant.

  

 

 

 

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :