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   Marcel PROUST sur son lit de mort, 19 novembre 1922.

Photo Man Ray

" Je suis allé le voir sur son lit de mort rue Hamelin ... un homme qui donnait vraiment l'impression d'un dépouillement total ... on peut dire que c'était ce qui restait de quelqu'un qui avait laissé son oeuvre le dévorer  jour après jour ".

  François MAURIAC

    ~~~~~~~~~~~~   

  Article paru dans "La Revue Hebdomadaire" du 2 décembre 1922

 

- Sur la tombe de Marcel PROUST - 

  

Dans cette chambre "garnie", devant l'admirable visage endormi de

Marcel Proust, nous songions au destin extraordinaire d'un créateur

que sa création a dévoré.

Marcel Proust a donné sa vie pour que son oeuvre vive, et cela est

sans exemple : car un Balzac, des soucis d'argent, ses créanciers

l'attachaient à sa table.

Proust ne s'est séparé du monde que pour construire un monde.

La maladie aida sans doute à ce renoncement, mais elle eût aussi

bien pu l'incliner à rechercher le luxe, les compagnies faciles,

une mollesse qui l'aurait diverti de son mal.

Entre ces murs nus où il repose, nous comprenons enfin cet étrange

ascétisme, ce dépouillement total de ce qui n'était pas son oeuvre

et qui est allé jusqu'au refus de toute nourriture, lorsqu'il se fut

persuadé que le jeûne aiderait à sa guérison, lui laisserait du répit

pour achever enfin cette héroïque et folle poursuite du

" temps perdu ". Durant sa dernière nuit, il dictait encore des

réflexions sur la mort, disant : " Cela servira pour la mort de Bergotte."

Et nous avons vu, sur une enveloppe souillée de tisane, les derniers

mots illisibles qu'il ait tracés et où seul était déchiffrable le nom de

Forcheville ; ainsi, jusqu'à la fin, ses créatures se sont nourries de

sa substance, auront épuisé ce qui lui restait de vie.

Dans cette cellule d'un " meublé " atrocement quelconque, en face

du cadavre d'un homme de lettres qui avait aimé les lettres jusqu'à

en mourir, nous nous souvenions de la prière de Pascal pour

demander à Dieu le bon usage des maladies.

Comment faut-il user de l'infirmité du corps ? Marcel Proust, aussi

débile et aussi souffrant que Pascal, s'étant posé comme lui la

question, répondu comme lui, par le don total. Certes, il usa

magnifiquement de la maladie ; mais au lieu que ce fût, à l'exemple

de Pascal, pour appréhender ce qui ne passera pas, ce fut pour

appréhender ce qui passe. Seul au centre de sa souffrance, il tirait

de lui, en quelque sorte, pendant sa vie cachée, cet univers qu'il

avait absorbé pendant sa vie publique. Il ne le peuplait  pas

seulement d'êtres innombrables, à tous les degrés de

leur existence sociale, sentimentale, sexuelle ; mais aussi il captait

des jours, des instants, un tournant de route à une certaine heure

d'une certaine année, et, dans cette chambre presque sordide,

retrouvait soudain et fixait, comme un papillon vivant, le parfum

d'une haie d'aubépines.

Ainsi a surgi, à force de souffrance, la forêt immense de son oeuvre

où un seul nom : Swann, Combray, Guermantes s'arrondit comme

une clairière d'où rayonnent des routes, que relient entre elles

des sentiers innombrables.

Proust, avec une sublime patience, s'est efforcé à cette tâche

surhumaine, entre les êtres et les paysages, entre leurs noms et les

formes, les sons, les couleurs, les parfums, d'épuiser les

correspondances, de supprimer les intervalles, de construire enfin

une symphonie vivante. Bergson a écrit que le passé tout entier

nous suit à chaque instant : " Ce que nous avons senti, pensé,

voulu depuis notre première enfance est là, penché sur le

présent qui va s'y joindre, pressant contre la porte de la

conscience qui voudrait le laisser dehors. " L'effort de Marcel Proust

alla justement en sens inverse du mécanisme cérébral des autres

hommes, qui tend à refouler dans l'inconscient tout souvenir

inutilisable. Sa conscience fut au contraire dressée par lui à ne pas

se méfier des souvenirs, à happer au pasage toute réminiscence.

Non qu'elle laissât se dégorger sans contrôle le flot des jours

révolus ; il n'est pas un trait de A la recherche du temps perdu 

qui ne soit entre mille choisi ; mais le choix de Marcel Proust porte

sur le tout de son passé.

Voyez-vous cet homme seul, luttant pied à pied jusqu'à la mort

contre le flot montant des souvenirs, cet hercule débile qui capte

le flux du temps, ou s'abandonne savamment au reflux ?  Il est

mort de ce travail insensé ; il est mort peut-être sans Dieu dont

l'amour l'en eût détourné, comme il détourna Pascal de

toute fin humaine.

 A nous, ses frères plus jeunes, qui l'avons admiré et aimé,

voilà donc la leçon terrible qu'il nous laisse : l'art n'est pas

une plaisanterie ; il y va de la vie et il y va de bien plus.

Marcel Proust, en dépit de son prix Goncourt, n'a pas fait

carrière, et il n'aura vu que sur ses cinq dernières années

monter et luire le trouble soleil de la gloire. Mais la plus grande

partie de sa vie d'homme s'est écoulée entre les murs de liège

d'un appartement du boulevard Haussmann ; et personne alors,

sauf quelques amis, ne pressentait que naissait là, dans la

souffrance, la plus puissante oeuvre romanesque de ce temps.

 Proust avait cette force de voir se faire les réputations,

s'édifier de faciles renommées, et de ne rien lâcher encore du

trésor qu'il amassait à notre insu.

 Nous nous souvenons pourtant de notre admiration quand,

à vingt ans, nous lûmes cette préface qu'il avait écrite pour

Sésame et les lis de Ruskin. Cette unique parcelle nous permit

alors d'entrevoir les gisements inconnus qu'un solitaire venait

de découvrir. Nous avons foi en la pérennité de cette oeuvre.

Sans doute sera-ce toujours le petit nombre qui aimera se

perdre dans la forêt enchantée,

si mystérieuse et pourtant si savamment dessinée ; une élite

qui se complaira aux détours, aux enchevêtrements, aux chemins

morts, aux haltes indéfinies. Mais de même que le monde entier

admire Manon Lescaut qui n'est que la septième partie des

Mémoires d'un homme de qualité,

le grand public a su déjà découper dans l'oeuvre de Proust

des fragments comme Un amour de Swann, Une agonie, Les

Intermittences du coeur. Irons-nous jusqu'au bout des réflexions

qui nous pressaient devant ce grand homme, il faudrait dire :

ce grand jeune homme endormi ?

(Car, sur son lit de mort, on ne lui eût pas donné cinquante ans,

mais à peine trente, comme si le temps n'eût pas osé toucher celui

qui l'avait dompté et conquis.) Oserons-nous tout dire ? Ses mains

n'étaient pas jointes, mais ses bras vaguaient comme ceux d'un

vaincu ; le crucifix ne reposait pas sur sa poitrine immobile.

Une telle oeuvre, songions-nous, impliquerait-elle même le

renoncement à Dieu ? Dieu est terriblement absent de l'oeuvre

de Marcel Proust. Nous ne sommes point de ceux

qui lui reprochent d'avoir pénétré dans les flammes, dans

les décombres de Sodome et de Gomorrhe ; mais nous déplorons

qu'il s'y soit aventuré sans l'armure adamantine. Du seul point de

vue littéraire, c'est la faiblesse de cette oeuvre et sa limite : la

conscience humaine en est absente. Aucun des êtres qui la

peuplent ne connaît l'inquiétude morale, ni le scrupule, ni le

remords, ni ne désire la perfection. Presque aucun qui

sache ce que signifie : pureté ; ou bien les purs, comme la mère

et comme la grand-mère du héros, le sont à leur insu, aussi

naturellement et sans effort que les autres personnages se souillent.

Ce n'est point ici le chrétien qui juge : le défaut de perspective

morale appauvrit l'humanité créée par Proust, rétrécit son universt.

 La grande erreur de notre ami nous apparaît bien moins dans la

hardiesse parfois hideuse d'une partie de son oeuvre que dans

ce que nous appellerons d'un mot l'absence de la Grâce.

A ceux qui le suivent, pour lesquels il a frayé une route 

vers des terres inconnues et, avec une audace désespérée,

fait affleurer des continents submergés sous les mers mortes,

il reste de réintégrer la Grâce dans ce monde nouveau. Voici donc

l'homme de lettres à son paroxysme : celui qui a fait de son ouvrage

une idole et que l'idole a dévoré. Elle ne lui fut pas un divertissement

à la douleur, puisqu'il l'a nourrie de sa douleur même, puisqu'il

l'a enrichie de méditations sans prix sur l'insomnie, sur la fièvre, sur

les songes, sur le sommeil, sur l'approche de la mort, sur l'agonie

(et par là cet héritier de Stendhal, de Flaubert et de Balzac, plonge

ses racines jusqu'à Montaigne).

Ainsi cette oeuvre dévoratrice ne l'aura détourné que de l'Etre

infini ... Mais encore, le savons-nous ? D'un tel monument, ce

n'est pas assez de dire qu'il était une nécessité, et nous avons le

droit d'y reconnaître une volonté particulière de Dieu. Et puis,

rappelons-nous ce que Marcel Proust a souffert. Comme il

souffrait depuis des années sans mourir, ses amis trouvaient

commode et rassurant parfois d'en sourire.

La vie nocturne de Proust leur semblait une bizarrerie de

malade imaginaire et ils ne voulaient voir que des boutades dans

les allusions à sa mort, dans ce gémissement qui jaillit de

toutes ses lettres : " ... J'ai voulu vous écrire, mais j'ai été mort.

Et je remonte de profundis et encore tout emmailloté

comme Lazare." Dans une autre, il se nomme" celui qui est déjà

dans la mort", et à propos de Jammes : " Que ce grand poète,

par votre intercession, me recommande à son saint favori pour

qu'il me donne une mort douce, bien que je me sente fort le

courage d'en affronter une très cruelle ..." Mais c'est justement

dans cette prière pour le bon usage des maladies, dont nous

parlions en commençant, que Pascal jette ce cri :" O Dieu, qui

aimez tant les corps qui souffrent ! ..." Marcel Proust était donc

aimé, et nous croyons qu'il voit aujourd'hui sourire et vivre à

son approche le cortège de pierre qu'il admirait tant au

portail de l'église de Balbec : "Les apôtres ... des deux côtés de

la Vierge, devant la baie profonde du porche, m'attendaient comme

pour me faire honneur. La figure bienveillante, camuse et douce,

le dos voûté, ils semblaient s'avancer d'un air de

bienvenue en chantant l'alleluia d'un beau jour ..."

 

François MAURIAC.

  

sépulture

      Sépulture de la famille Proust au Père-Lachaise.  

Le tombeau est récent grâce à l'intervention et à l'effort financier d'admirateurs qui l'ont sauvé de l'abandon dans lequel l'avait plongé le désintérêt de ceux dont c'était le devoir moral de l'entretenir. 

 

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